Mystique et liberté

 

Sylvie Germain

 

 

  Présentation "Déambulations mystiques"

jeudi 10 mars 2016 Angoulême

 

 

 

 

 

 

 

   "Comme le sphinx de jadis, la mystique est le rendez-vous d'une énigme. On la situe sans la classer." disait Michel de Certeau.

 

   La mystique a toujours accompagné les religions instituées, se développant à la fois en leur sein et à leurs marges. Mais elle a souvent mauvaise presse - l'adjectif mauvais étant à entendre en un double sens, celui de "défavorable, péjoratif, voire hostile", et celui de "faux, erroné, mal fondé". Les deux sont liés: c'est parce que la mystique est mal appréhendée, inexactement définie, qu'elle est tenue en suspicion par de nombreuses personnes qui la confondent avec une manifestation d'exaltation pathologique, ou une forme de fanatisme. Et cette critique provient autant de certains croyants, soucieux de rester dans le cadre strict de l'enseignement que leur dispense la religion à laquelle ils appartiennent, que des athées, méfiants de tout ce qui prétend contredire un matérialisme et un rationalisme purs.

   La mystique est essentiellement une expérience intérieure où s'entrecroisent le fini et l'infini, le temporel et l'éternel, la surabondance et le manque, des éblouissements et des obscurations, le désir, l'amour fou, et la liberté. Elle n'est pas une hérésie, ainsi qu'on l'a souvent accusée d'être, mais une exploration originale de la religion dans laquelle elle est née et dont elle s'est nourrie, et cette exploration est d'une telle intensité qu'elle permet d'extraire, du fond même de la religion, des vérités enfouies, perdues de vue, elle en exhume du sens dont elle restaure la saveur, la hardiesse et la force. Elle libère toujours l'esprit enfermé dans la lettre, le souffle retenu dans le dogme, l'amour entravé par la loi. Elle retisse en douceur le lien entre l'humain et le divin, elle refuse que la religion se durcisse et pèse comme un joug, qu'elle s'arme de violence, comme il en advient trop souvent. "Quand nous pensons à quel point sont rares les hommes vraiment religieux, écrivait l'émir et mystique soufi Abd-el-Kader qui a aidé à sauver des milliers de chrétiens maronites lors de l'insurrection de Druzes musulmans à Damas en 1860, à quel point sont rares les défenseurs de la vérité, quand on voit des personnes ignorantes qui s'imaginent que le principe de L'islam est dureté, sévérité, excès et barbarie, il est temps de répéter ces mots: La patience est aimable; en Dieu mettons notre confiance."

 

   Les conférences des intervenants issus de différentes traditions religieuses, juive, chrétienne et musulmane, qui vont être données au cours de ces journées, ont pour but de clarifier le sens profond de la mystique, 'cette énigme', ou plutôt ce mystère avec lequel des croyants de toute époque et de toute confession ont pris un rendez-vous passionnel, et de montrer ce qui les unit par-delà leurs particularités: une renaissance dans et par l'Esprit divin, qui souffle où il veut, et dont nul ne sait d'où il vient ni où il va. (Jn3,8)

 

    Le pasteur Michel Cornuz va nous introduire à l'intelligence de la mystique par la voie lumineuse de l'humilité, cette qualité "mal aimée et mal comprise" qui est en vérité une faculté de connaissance de soi et une dynamique de libération de toutes les illusions nourries d'orgueil et de passions égoïstes qui nous entravent. Plus l'humilité se creuse et s'amplifie, plus s'aiguise la lucidité sur soi et plus croît à mesure la pénétration du mystère de Dieu.

 

    Le professeur Frank Svensen nous parlera demain du grand courant de la mystique juive qu'est le hassidisme, mouvement populaire de renouveau spirituel fondé au 18ème siècle en Podolie, dans les Carpates, par Israël ben Eliézer, surnommé le Baal Chem Tov - ce qui signifie "le maître du bon Nom", sous-entendu: du nom de  Dieu.

   Le hassidisme est un mouvement de pensée - et surtout de vie dans la joie et la sainteté, dans la joie de la sainteté - nourri de littérature talmudique, et particulièrement de méditation du Zohar et de la kabbale, ces ouvrages majeurs de la mystique juive. Mais le hassidisme n'est pas versé dans des spéculations théologiques complexes, comme ces grands textes mentionnés, il est davantage une médiation sur la nature humaine, une exploration de l'âme humaine en ses tréfonds.

 

   L'écrivain Charles Juliet, dont l'œuvre, portée par une écriture faite de sobriété et de précision, est un long cheminement intérieur, un questionnement assidu de soi en vue de parvenir à une seconde naissance, ontologique et non plus physique, évoquera quelques hautes figures de la mystique chrétienne:  Hadewich d'Anvers, béguine et poétesse du XIIIe siècle, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, les plus importants représentants de la mystique espagnole.

 

   Samedi après-midi, le père Philippe Dautais, prêtre orthodoxe du patriarcat de Roumanie, directeur du centre d'étude et de prière Sainte-Croix en Dordogne, présentera la spiritualité de l'Orient chrétien fondée sur l'ascèse, la méditation et la contemplation, la prière du cœur et de louange, vocale ou silencieuse, toujours pacifiante et secrètement illuminative. Cet exposé sera précédé le matin par une présentation de l'art de l'icône, sainte image reflétant la transfiguration de l'homme sanctifié par la grâce, à la galerie Art-Image, par l'iconographe Carole Scalabre. D'autres expositions sont également proposées en divers endroits de la ville: celle d'icônes peintes sur verre, de Rose-Marie Ledroit, celle des peintures de Gérald Jamin, imprégnées de silence, et celles d'Alain Lecarpentier, irriguées de lumière.

 

  Puis Manijeh Nouri, professeur de littérature persane à l'université catholique de Toulouse et traductrice d'œuvres de poésie soufie persane, notamment celles de deux grands mystiques persans, Djalâl al-Dîn Rûmî et Farid al-Din Attar,  donnera un exposé sur le chef-d'œuvre de ce dernier, La Conférence des oiseaux, vaste épopée qui relate le long voyage d'oiseaux, métaphore de l'âme, vers leur roi, l'oiseau mythique Sîmorgh; voyage initiatique au terme duquel les oiseaux pèlerins prendront conscience que le roi divin qu'ils cherchaient à l'extérieur se tient en vérité au plus intime de leur être, se confondant avec lui. 

   Le comédien Gilles Ribadeau-Dumas lira des textes sélectionnés par les conférenciers.

 

   Le soir, j'évoquerai le réalisme mystique de Maurice Zundel, prêtre et théologien catholique suisse du siècle dernier, qui a mené une vie de prédicateur itinérant dans plusieurs pays, dont l'Angleterre, l'Egypte et le Liban, et a laissé une œuvre remarquable tant sur le plan théologique, qu'éthique et mystique. Aussi discret et humble que rebelle à tout esprit de système, il se disait ne pas être "fait  pour exposer les vérités classiques et rassurantes, mais pour vivre et communiquer les plus explosives", et il prêchait un Dieu secret, pauvre et vulnérable, présent au plus intime de la vie humaine. Cette évocation de la pensée de Maurice Zundel sera suivie d'une table ronde avec Monseigneur Gosselin, évêque d'Angoulême, et l'écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud

 

   Enfin, dimanche, pour clore ces journées en beauté musicale et visuelle, Frédéric Ledroit, titulaire des grandes orgues de la cathédrale d'Angoulême, donnera un concert à 16h, et en fin d'après-midi sera diffusé salle Nemo le film L'île du réalisateur russe Pavel Longuine, qui met en scène un personnage mêlant folie et sainteté - un fol en Dieu comme la mystique orthodoxe en compte de nombreux et magnifiques exemples. A l'issue de la projection, Georges-Emmanuel Hourant, chrétien orthodoxe, animera un échange avec les spectateurs.  

Maurice ZUNDEL              

 

Un réalisme mystique

 

 

   Les interventions qui se sont déroulées au cours de ces 3 journées nous ont permis de mieux approcher plusieurs courants mystiques issus des 3 monothéismes, et de saisir ce qui les unit par-delà leurs différences, ce qui en constitue le cœur pensant, l'esprit -  un même tourment, un même désir, une même passion. Tourment devant l'incomplétude humaine et ses égarements dans ce monde toujours en manque de justice et de concorde, désir de voir s'établir la paix et la fraternité entre les hommes, et passion illuminative pour Dieu dont ces mystiques ont eu une expérience existentielle, chacun selon sa sensibilité propre librement déployée dans l'espace de la religion dans laquelle il s'inscrit. 

   Diversité des cheminements, mais une semblable tension vers un même horizon et un unique but: s'unir à Dieu,  c'est-à-dire à la Vie dans toute sa plénitude, sa profusion, sa 'joie spacieuse', pour citer le beau titre d'un livre du philosophe Jean-Louis Chrétien; une joie où l'être entier de l'homme s'ouvre à la grâce, s'exhausse et se dilate dans la lumière - s'y diaphanise, pour reprendre cette fois un terme employé par Maurice Zundel, ce prêtre et théologien catholique suisse du siècle dernier, qui fut de son vivant souvent incompris, et longtemps relégué aux marges de l'institution ecclésiale, alors même que le pape Paul VI l'avait qualifié de 'génie mystique'.

   En m'appuyant sur l'œuvre de Maurice Zundel, je voudrais à présent insister sur le double ancrage de la mystique, à la fois en Dieu et en l'homme, ciel et terre, éternité et temporalité. L'un ne va pas sans l'autre. L'homme s'enracine dans la terre, son nom dérive du mot humus, la matière organique du sol où ne cesse de fermenter et se renouveler la vie. Le mot humilité provient pareillement de humus. Une doctrine mystique qui prétendrait s'affranchir de tout lien à la terre et ne professerait que mépris et rejet du corps, commettrait une grave aberration de jugement et glisserait dans l'imposture; ce ne serait, tout simplement, plus une mystique. « Il n'est pas question de s'évader dans un ciel imaginaire pour y mener une vie dévote qui assure à la fois le 'bonheur de l'éternité' et la jouissance tranquille d'un confort terrestre, prévenait Zundel qui, se fondant sur la parabole évangélique du Bon Samaritain, rappelait que  notre éternité se joue dans le gisant inconnu, laissé pour mort le long de la route et qui constitue le prochain où se concentre, ici et maintenant, la plus immédiate proximité de Dieu. Mais cela ne saute pas aux yeux: pour le reconnaître, il faut changer de regard. » (1)

 

   Il convient de s'arrêter sur plusieurs mots et expressions de cette phrase pour essayer de pénétrer dans la pensée de Maurice Zundel, et de réfléchir sur son anthropologie théologique qui conçoit l'homme comme un être en devenir car inachevé, riche de multiples possibles, à commencer par celui de se dépasser lui-même en se désappropriant de son fond passionnel, pulsionnel et infantile pour entrer dans un jeu continuel de relations et d'échanges avec autrui et avec Dieu. Car, dit Zundel, « c’est la même chose de rencontrer l’homme ou de rencontrer Dieu.» (2)

   L'homme ne peut accéder à sa pleine humanité et à une véritable liberté que par et dans une radicale excentration de son moi, une expropriation de soi dans l'ouverture à toute altérité, dans l'accueil du prochain, aussi étranger puisse-t-il être, voire dérangeant, comme le voyageur de l'Evangile de Luc (10,30) que des brigands ont laissé pour mort sur le bord d'un chemin après l'avoir brutalisé et dépouillé de ses biens. Ce "gisant inconnu" est une figure extrême de ce qu'est l'autre - celui qui n'est pas moi, et qui dans sa vulnérabilité, son malheur, m'arrache au seul souci de moi, me convoque hors de mon ego, et, dans ce risque qu'il me fait prendre, me révèle à moi-même: non plus un être égocentré replié dans l'illusion d'une autosuffisance, mais un être interdépendant, relationnel et interactif.

    La parabole du "bon Samaritain" est racontée par Jésus en réponse à une question que lui a posée un légiste: «Qui est mon prochain? » Celui-ci n'est pas seulement l'homme détroussé et roué de coups qui gît sur le sol, il est tout autant le Samaritain qui exerce la miséricorde envers lui; c'est cet homme secourable que Jésus désigne comme figure par excellence du prochain, du juste, et qu'il donne en exemple à suivre. Deux autres passants ont vu le blessé, mais ils ne se sont pas arrêtés; deux hommes appartenant à la caste sacerdotale et qui ne veulent pas s'attarder, ni surtout risquer de se souiller en touchant un inconnu appartenant peut-être à une autre ethnie, et en salissant leurs mains, leurs vêtements, avec son sang. Le respect des règles de pureté que leur imposent leurs fonctions religieuses l'emporte sur toute autre considération. Ils se croient dans la droiture, ils se veulent irréprochables, il ne leur vient à l'esprit aucun doute, aucun trouble, ils ne soupçonnent même pas que le Dieu qu'ils prétendent servir avec zèle n'est plus le Dieu des vivants, censé pourtant être le leur, mais une idole, un leurre. Un tel dévoiement de pensée et de comportement menace les croyants de toute obédience dès qu'ils accordent plus d'importance aux rites et aux préceptes propres à leur religion, mais vidés de leur sens spirituel, qu'aux personnes en détresse surgissant dans leur étroit champ de vision et qui viennent perturber ce qu'ils estiment être leurs priorités.

 

   Le réalisme mystique ne confond pas l'ordre des priorités, il sait reconnaître les urgences, et leur faire face. Il ne dissocie pas l'éternité et le temps, l'éternité est infusée dans le temps, elle lui est coextensive, notre vie se joue d'aujourd'hui en aujourd'hui, à chaque ici et maintenant. « Il y a dans le christianisme un réalisme infini parce que tout se passe ici maintenant. L’éternité se situe ici maintenant. Ici maintenant Dieu Se rencontre et Se révèle. (3) Tout commence aujourd'hui, on peut toujours commencer», (4) insistait Zundel, comme en écho à Thérèse de Lisieux écrivant dans un poème: « Ma vie n'est qu'un instant, une heure passagère / Ma vie n'est qu'un seul jour qui m'échappe et qui fuit. / Tu le sais, ô mon Dieu ! pour t'aimer sur la terre / Je n'ai rien qu'aujourd'hui !... »

   Le réalisme mystique ne sépare pas le spirituel et le charnel, il prend chaque homme en considération et en souci, indépendamment de ses qualités personnelles et de son identité ethnique, culturelle, sociale. Car chaque personne rencontrée fait partie de notre aujourd'hui, s'y inscrit, y laisse une trace; et si la personne rencontrée, même inconnue, lance un appel au passant que nous sommes - aussi muet, aussi discret soit cet appel, et aussi pressés, requis ailleurs puissions-nous être à ce moment - il nous faut l'entendre, le percevoir, nous arrêter et tâcher d'y répondre, tâcher de se faire le prochain de l'appelant, qui est toujours un interpelant.

    Dans l'inconnu échoué sur le bord du chemin, le Samaritain ne remarque pas un étranger, un quelconque et lointain congénère dont la mésaventure ne le concerne pas, mais d'emblée il voit un autrui, un frère en humanité, un mourant qu'il faut d'urgence reconduire vers la vie. Une urgence qui nécessite de l'effort, de la générosité, de la patience. Et, déclare Zundel, dans ce souffrant anonyme se concentre « la plus immédiate proximité de Dieu. »

 

   Peut-être le Samaritain secourable n'a-t-il pas conscience de cette secrète proximité, comme ces justes, dans l'Evangile selon saint Matthieu (25, 31-46) qui s'étonnent de ce que leur raconte Jésus affirmant qu'ils lui ont donné à manger, à boire, à se vêtir quand il avait faim, et soif, et froid, qu'ils sont venus le soigner quand il était malade, le visiter quand il était prisonnier. « Seigneur, demandent-ils, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir?" Jésus leur répond: « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »  A moi, c'est-à-dire à cet autre et semblable que je suis, à cet autrui tout habité par le Tout-Autre, tout infusé de la sainteté de Dieu - car Dieu est présent en chaque homme, aussi occultée, méconnue, voire niée et bafouée soit souvent cette présence. Dieu ne réside ni dans les confins du ciel, ni sur la terre dans tel temple de pierre et de dorures, sur telle montagne, en tel ou tel lieu déclaré sacré, mais au plus profond de chaque être humain, ainsi que l'assure Jésus à la Samaritaine au puits de Jacob: « L'heure vient - et c'est maintenant - où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l'esprit et la vérité. (...) Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, c'est dans l'esprit et la vérité qu'ils doivent le faire. » (Jn 4, 23-24)

   Maurice Zundel est fréquemment revenu sur cette 'délocalisation' du divin et son 'essaimage' parmi les hommes: « L’au-delà est au-dedans, il n’est pas ‘après’, il n’est pas derrière les nuages ou au-dessus des étoiles, il est ici, maintenant, dans un présent qui demeure. Le royaume de Dieu est ici maintenant, au-dedans de nous.(5) La véritable cathédrale, le véritable sanctuaire de la divinité, c'est chacun de nous» (6) répétait-il. C'est ce qu'avait compris Etty Hillesum, notant dans son Journal tenu en temps de guerre et de désastre: «Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour." (7) Travail incessant.

 

   Dieu est esprit, c'est pourquoi il est souvent rappelé, tant par les prophètes et le psalmiste que par les évangélistes et par l'apôtre Paul, que Dieu ne prend aucun plaisir aux sacrifices sanglants, ne réclame pas d'holocaustes et d'offrandes, mais qu'il veut « Que le droit coule comme de l'eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas» (Amos 5, 24) , et que la seule oblation qui lui convient, "c'est un esprit et un cœur brisés » (Ps 51, 18-19)

    Brisé ici ne signifie pas détruit, la brisure en question consiste plutôt en une brèche s'ouvrant dans notre esprit appelé à sortir de ses limites et de sa suffisance, une fissure et un ébranlement dans nos habitudes mentales, une fêlure et un remuement dans notre cœur trop assoupi. Brisure du moi autarcique, égoïste, passif et puéril, déploiement d'un moi oblatif en tension dynamique et en élan relationnel, d'un moi qui a entendu l'apostrophe lancée par Jésus à la suite des prophètes: « Allez donc apprendre ce que signifie: C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9, 13)

   Le réalisme mystique comprend cette exhortation et la met en pratique: il appréhende le réel avec lucidité, se confronte à ses turbulences, ses opacités et ses rugosités, il assume le tout de l'homme dans un exercice de miséricorde sans cesse renouvelé, et sans cesse ressourcé à la foi qui fonde cette miséricorde, à l'espérance qui l'irrigue, envers et contre tout. Car il est vrai que la présence de Dieu en ce monde, son inhabitation dans l'âme humaine, « ne sautent pas aux yeux », comme le constate Zundel, et qu'il est nécessaire de « changer de regard.» Changer de regard et sur l'homme et sur Dieu.  Sur Dieu, avant tout. « Il faut absolument renverser toutes les perspectives» avertit Zundel qui parle toujours d'un Dieu pauvre, désarmé, dont la seule puissance réside en son amour, mais qui devient toute impuissance dès que cet amour est refusé, rejeté. Et c'est pourquoi Zundel prévient que « ce n'est pas nous, c'est Dieu qu'il faut sauver. Il faut sauver Dieu de nous-mêmes, comme il faut sauver la musique de notre bruit, la vérité de nos fanatismes, et l'amour de notre possession. » (8) Ce souci de sauver Dieu de notre indifférence, de notre oubli, de nos reniements, autant que des caricatures que nous pouvons en faire, se retrouve chez Etty Hillesum qui déclare, devant l'immense effondrement psychique, moral, spirituel qui gagne la plupart des prisonniers du camp de concentration où elle se trouve: « Si Dieu cesse de m'aider, ce sera à moi d'aider Dieu. (...) Je prendrai pour principe 'd'aider Dieu' autant que possible et si j'y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. (...) Si j'aime les gens avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j'essaie de te mettre au jour dans le cœur des autres. » (9)

 

   Nécessité de changer notre regard, donc, d'inverser les perspectives: ainsi de notre conception de la grandeur, si souvent confondue avec la domination, la gloire, l'orgueil, et infectée de violence. La vraie grandeur réside dans l'humilité et la générosité, dans le don de soi.

  Ainsi de notre conception de la liberté, si souvent réduite à une simple suppression de contraintes et d'obligations, et viciée d'égoïsme. La liberté n'est pas une donnée, pas un état fixe, c'est un processus de libération de nous-mêmes qui requiert un travail permanent d'affranchissement de nos servitudes intérieures, de délestage de nos passions.

   Le changement doit aussi passer par une mutation de notre conception de la vie et de notre représentation de la mort, car trop souvent nos vies ne sont que des  « cadavres d'humanité remorqués par les énergies physiques données à la naissance, dit Zundel, qui ajoute que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre. Et c'est précisément cela la vraie mort : celle qui se situe avant la mort, dans cette identification passive avec la biologie. » (10) Et l'on peut mentionner ces autres déterminismes qui nous conditionnent sans que nous en prenions toujours conscience: ceux d'ordre génétique, psychologique, familial, social... Il n'y a pas à s'inquiéter de savoir si nous vivrons après la mort, insiste Zundel, mais bien d'être vivants avant la mort, ce qui nécessite de nous dégager le plus possible de nos nombreux conditionnements, de désencombrer notre moi de sa passivité et de sa possessivité, pour parvenir à être un Je créateur de soi-même, de sa liberté, et ainsi à aider les autres à entrer dans un semblable travail de délivrance, d'élargissement de leur vie. « La seule aventure capable de remplir toute une vie, c’est de se créer soi-même, de créer ou du moins de contribuer à la création des autres… » (11)

   Cette aide à apporter aux autres ne doit jamais être pesante, contraignante ou humiliante, elle a à se manifester en douceur, dans la plus grande discrétion, par l'exemple, tout simplement. Le réalisme mystique souhaite œuvrer à la libération de tous, mais sans jamais forcer le for intérieur des êtres, à l'instar du Christ qui ne contraint personne, il va, il marche, s'arrête le temps d'enseigner, de délester les gens de leurs maux physiques et psychiques, et il leur dit d'aller ensuite leur propre chemin tout en leur désignant l'immensité de l'horizon. Le Christ n'ordonne rien et ne soumet personne, il passe, il témoigne, il ouvre des espaces insoupçonnés, et il repart. « Son humanité, dit Zundel, est le sacrement translucide à travers lequel la divinité qui est en nous comme en Lui se communique. » (12) Mais s'il considère que c'est dans l'humanité du Christ, parce qu'en celui-ci la désappropriation de son 'moi' est totale, la pauvreté et la miséricorde incomparables et indépassables, que se déploie pleinement la révélation divine, Zundel reconnaît que tout être humain, qu'il soit chrétien ou étranger au christianisme, peut devenir une diaphanie de Dieu, c'est-à-dire une manifestation de sa présence, un témoin de sa lumière. "Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père", comme le dit l'évangéliste Jean (14,2). Nul n'a le monopole de la vérité sur Dieu, et toute personne est capax dei. Capable de se faire expression et communication du 'sourire de Dieu'.

   Le thème de la clarté et de la limpidité est central chez Zundel, et il s'articule à ceux de la joie, du silence, du respect et du sourire. Leur alliance produit une diaphanie qui enfante la liberté et la sainteté. « La sainteté, c'est d'être la joie des autres, d'être un espace où la liberté respire », c'est d'être  « silencieusement le sourire de la bonté » et d'apporter aux autres ce sourire créateur, car libérateur, souligne-t-il souvent dans ses écrits. Aux personnes qui venaient se confesser à lui et demander conseil, il recommandait d'être le sourire de Dieu, et de ne donner que la joie. 

   La joie, la lumière vivifiante de la joie qui met en mouvement par de secrets éblouissements, ainsi que l'évoque le poète Jean Grosjean: « Il y a toujours cette luminosité tremblante qui me fait face, qui me tient tête. Elle s'envole au moindre geste mais ne la voilà qu'un peu plus loin. Intouchable et inextinguible. Je ne suis pas seul au monde, il y a ce vis-à-vis.(...) Je me consume comme l'huile d'une lampe dans la chambre de tes visitations. » (13)

   La joie, la liberté de la joie, la joie en partage, la joie spacieuse et dilatante, dont Jean-Louis Chrétien dit qu'il "n'y a rien de plus grave, ni de plus violent que sa déchirure qui nous ouvre." (14) C'est à cela que tend et œuvre le réalisme mystique.

 

   En guise de conclusion qui ne peut que demeurer ouverte, et pour saluer les différents espaces de pensée religieuse qui ont été évoqués, j'aimerais mentionner quatre témoins, parmi beaucoup d'autres, qui ont éprouvé dans leur vie temporelle une intuition profonde de la Vie originelle et éternelle, dans leur finitude le goût de l'infini, et qui ont expérimenté cette déchirure de la joie spacieuse dont ils ont su garder la trace vive jusque dans les pires épreuves qu'ils ont eu à affronter.

  Je commencerai par un récit hassidique rapporté par Martin Buber; on y trouve un écho à ce que dit Zundel à propos de la présence de Dieu qui demeure cachée, si discrète, au plus intime de l'homme, en attente d'être découverte, accueillie, mais qui est si souvent laissée à l'abandon, en souffrance, en déshérence.

 

 

    « Yehiel, le petit-fils de Rabbi Baroukh, jouait un jour à cache-cache avec un autre petit-garçon. Il se trouva une excellente cachette, s'y fourra et attendit que son camarade vienne le découvrir. Mais après une longue attente, il finit par s'en extraire et il ne vit nulle part son camarade. Il s'aperçut alors que celui-ci ne l'avait aucunement cherché et il éclata en sanglots. L'enfant courut, toujours en larmes, vers son grand-père pour se plaindre à grands cris du mauvais camarade qui n'avait pas voulu le chercher quand il était si bien caché! C'est à grand peine que le Tsaddik parvint lui-même à retenir ses larmes. 'C'est exactement aussi ce que dit Dieu, soupira-t-il. 'Je me cache, et personne ne vient me chercher!' » (15)

                                                                                                                                                        

   Nicolas Steinhardt, roumain d'origine juive converti au christianisme et entré dans un monastère orthodoxe, a subi longtemps la persécution du régime communiste et a passé des années en prison dans des conditions d'extrême dureté et d'humiliation. Sa foi, et son sens profond de la "joie spacieuse", se sont aiguisés dans ces épreuves.  Je citerai juste ces quelques phrases prélevées dans son testament spirituel, intitulé Journal de la félicité:

 

 

« La liberté est par-dessus tout un acte de foi (risqué et sans preuve) donc un pari. (...) La foi, c'est avoir confiance dans le Seigneur malgré la méchanceté du monde, nonobstant l'injustice, en dépit de la bassesse, bien qu'on ne reçoive de partout que des signaux négatifs. (....) La foi nous procure de la joie parce qu'elle nous met brusquement en accord avec ce qui est réel. (...) La preuve irréfutable que l'on est proche de Jésus, le critère décisif, c'est la joie. Seul l'état de félicité prouve qu'on appartient au Seigneur (...) L'ascète hargneux n'est pas un ascète authentique. (...) Le chrétien est libre, donc heureux.  (16)                                                               

 

 

 Dietrich Bonhoeffer, pasteur et théologien luthérien qui a payé de sa vie sa résistance au nazisme, a, comme Zundel, toujours insisté sur l'importance de l'aujourd'hui de la foi, de l'enracinement de l'homme sur la terre, dans l'histoire, parmi la multitude des autres en toute fraternité. "Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. / Dieu n'est pas seulement dans le fondamental, mais aussi dans le quotidien." a-t-il souvent souligné. Et dans une des lettres qu'il a écrites durant sa détention avant d'être exécuté sur ordre de Hitler, il déclare:

 

 

"La christianisme est de ce monde. Le chrétien n'est pas un homo religiosus mais tout simplement un homme, comme Jésus était un homme (...) Le chrétien est terrestre, non pas de manière plate et banale (...) mais il est discipliné, et la connaissance de la mort et de la résurrection est toujours présente en lui. (...) Je continue à apprendre que c'est en vivant pleinement la vie terrestre qu'on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu'un - un saint ou un homme d'Eglise, un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant - afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès... - et c'est cela que j'appelle vivre dans le monde - alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani; telle est la foi; c'est ainsi qu'on devient un homme. (17)

                                                                            

   Tierno Bokar, né en 1875 et mort en 1939, fut un mystique soufi de la confrérie Tidjaniyya fondée au 18ème siècle, qui vécut au Mali, en pays Dogon. C'est grâce à l'écrivain Amadou Hampaté Bâ, qui fut son disciple, que l'on connaît l'enseignement de cette haute figure de l'Islam en Afrique noire, mais à dimension universelle tant étaient amples sa foi et son humilité, son ouverture d'esprit et sa bienveillance à l'égard de tous, sans discrimination raciale, ethnique, religieuse; bienveillance qu'il étendait aussi aux animaux. Le naturaliste et explorateur Théodore Monod, qui lui vouait une grande admiration, l'a qualifié de "saint François d'Assise soudanais." 

   Les brefs extraits ici choisis mettent en relief le souci de tolérance et de fraternité de ce maître spirituel qui voyait en toute personne, qu'elle soit bonne ou mauvaise, "le dépositaire d'une parcelle de lumière", et dans la diversité des religions: "une symphonie de louanges à l'adresse d'un Dieu qui ne saurait être que l'Unique."    

 

 

« Dans son essence, la Foi est une, quelle que soit la religion qui l'exprime. (...)              

   En Dieu, frères de toutes les religions, abaissons les frontières qui nous séparent. A bas toutes les créations artificielles qui opposent les humains les uns aux autres! (...) La Religion, celle que veut Jésus et qu'aime Mahomet, est celle qui, comme l'air pur, est en contact permanent avec le soleil de la Vérité et de la Justice, dans l'amour du Bien et de la Charité pour tous. (...)

  De tout mon cœur je souhaite la venue de l'ère de réconciliation entre toutes les confessions de la terre, l'ère où ces confessions unies s'appuieront les unes sur les autres pour former une voûte morale et spirituelle, où elles reposeront en Dieu par 3 points d'appui: amour, charité, fraternité.

   Il n'y a qu'un seul Dieu. De même il ne peut y avoir qu'une Voie pour mener à Lui, une Religion dont les diverses manifestations temporelles sont comparables aux branches déployées d'un arbre unique. Cette religion ne peut s'appeler que Vérité. Ses dogmes ne peuvent être que 3: Amour, Charité, Fraternité.

    Cette réconciliation, préparée et tant attendue, que ne l'appellerait-on: Alliage véridique? En vérité, une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la terre pourrait se révéler plus conforme à l'Unité de Dieu, à l'unité de l'esprit humain, et à celle de la Création tout entière. » (18)

 

 

                                                                       *

 

 

Notes

 

1/ M. Zundel - Morale et mystique, éd. Anne Sigier, 1999. p.102

2/ M. Zundel -  Le problème que nous sommes, éd. du Jubilé, 2000. textes choisis et prés. par Paul Debains. p. 252

3/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, éd. Le Sarment-Fayard1996, choix de textes par P. Debains. p. 281

4/ M. Zundel - Vivre Dieu, éd. Presses de la renaissance, 2007. p. 258

5/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p. 111

6/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p. 101

7/ E. Hillesum - Une vie bouleversée - Journal 1941-1943, éd. du Seuil, 1985; trad. Ph. Noble. p. 58

8/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p.111

9/ E. Hillesum, op. cit. pp. 160 & 161; p.188

10/ M. Zundel - A l’écoute du silence, éd. Téqui, 1979. p. 57  

11/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p.244

12/ ibid. p. 141

13/J. Grosjean - Si peu, éd. Bayard, 2001. pp. 9 & 32

14/ J.-L. Chrétien - La joie spacieuse - essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007. p.31

15/ M. Buber - Les récits hassidiques, éd. du Rocher 19  trad. A. Guerne, 1984.  p.157/158 16/ N. Steinhardt - Journal de la félicité, éd. Arcantère/ éd. Unesco, 1995. trad. M. Le Nir.  pp. p. 93/ p.154/ p. 36/ p.464                                                                                                          17/ D. Bonhoeffer - Résistance et soumission, éd. Labor et Fides, 1973. trad. L. Jeanneret. p.371/372                                                                                                                                  18/ Amadou Hampaté Bâ - Vie et enseignement de Tierno Bokar, éd. du Seuil, 1980-pp. 155/158/159/187

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Maurice ZUNDEL               Un réalisme mystique

 

 

   Les interventions qui se sont déroulées au cours de ces 3 journées nous ont permis de mieux approcher plusieurs courants mystiques issus des 3 monothéismes, et de saisir ce qui les unit par-delà leurs différences, ce qui en constitue le cœur pensant, l'esprit -  un même tourment, un même désir, une même passion. Tourment devant l'incomplétude humaine et ses égarements dans ce monde toujours en manque de justice et de concorde, désir de voir s'établir la paix et la fraternité entre les hommes, et passion illuminative pour Dieu dont ces mystiques ont eu une expérience existentielle, chacun selon sa sensibilité propre librement déployée dans l'espace de la religion dans laquelle il s'inscrit. 

   Diversité des cheminements, mais une semblable tension vers un même horizon et un unique but: s'unir à Dieu,  c'est-à-dire à la Vie dans toute sa plénitude, sa profusion, sa 'joie spacieuse', pour citer le beau titre d'un livre du philosophe Jean-Louis Chrétien; une joie où l'être entier de l'homme s'ouvre à la grâce, s'exhausse et se dilate dans la lumière - s'y diaphanise, pour reprendre cette fois un terme employé par Maurice Zundel, ce prêtre et théologien catholique suisse du siècle dernier, qui fut de son vivant souvent incompris, et longtemps relégué aux marges de l'institution ecclésiale, alors même que le pape Paul VI l'avait qualifié de 'génie mystique'.

   En m'appuyant sur l'œuvre de Maurice Zundel, je voudrais à présent insister sur le double ancrage de la mystique, à la fois en Dieu et en l'homme, ciel et terre, éternité et temporalité. L'un ne va pas sans l'autre. L'homme s'enracine dans la terre, son nom dérive du mot humus, la matière organique du sol où ne cesse de fermenter et se renouveler la vie. Le mot humilité provient pareillement de humus. Une doctrine mystique qui prétendrait s'affranchir de tout lien à la terre et ne professerait que mépris et rejet du corps, commettrait une grave aberration de jugement et glisserait dans l'imposture; ce ne serait, tout simplement, plus une mystique. « Il n'est pas question de s'évader dans un ciel imaginaire pour y mener une vie dévote qui assure à la fois le 'bonheur de l'éternité' et la jouissance tranquille d'un confort terrestre, prévenait Zundel qui, se fondant sur la parabole évangélique du Bon Samaritain, rappelait que  notre éternité se joue dans le gisant inconnu, laissé pour mort le long de la route et qui constitue le prochain où se concentre, ici et maintenant, la plus immédiate proximité de Dieu. Mais cela ne saute pas aux yeux: pour le reconnaître, il faut changer de regard. » (1)

 

   Il convient de s'arrêter sur plusieurs mots et expressions de cette phrase pour essayer de pénétrer dans la pensée de Maurice Zundel, et de réfléchir sur son anthropologie théologique qui conçoit l'homme comme un être en devenir car inachevé, riche de multiples possibles, à commencer par celui de se dépasser lui-même en se désappropriant de son fond passionnel, pulsionnel et infantile pour entrer dans un jeu continuel de relations et d'échanges avec autrui et avec Dieu. Car, dit Zundel, « c’est la même chose de rencontrer l’homme ou de rencontrer Dieu.» (2)

   L'homme ne peut accéder à sa pleine humanité et à une véritable liberté que par et dans une radicale excentration de son moi, une expropriation de soi dans l'ouverture à toute altérité, dans l'accueil du prochain, aussi étranger puisse-t-il être, voire dérangeant, comme le voyageur de l'Evangile de Luc (10,30) que des brigands ont laissé pour mort sur le bord d'un chemin après l'avoir brutalisé et dépouillé de ses biens. Ce "gisant inconnu" est une figure extrême de ce qu'est l'autre - celui qui n'est pas moi, et qui dans sa vulnérabilité, son malheur, m'arrache au seul souci de moi, me convoque hors de mon ego, et, dans ce risque qu'il me fait prendre, me révèle à moi-même: non plus un être égocentré replié dans l'illusion d'une autosuffisance, mais un être interdépendant, relationnel et interactif.

    La parabole du "bon Samaritain" est racontée par Jésus en réponse à une question que lui a posée un légiste: «Qui est mon prochain? » Celui-ci n'est pas seulement l'homme détroussé et roué de coups qui gît sur le sol, il est tout autant le Samaritain qui exerce la miséricorde envers lui; c'est cet homme secourable que Jésus désigne comme figure par excellence du prochain, du juste, et qu'il donne en exemple à suivre. Deux autres passants ont vu le blessé, mais ils ne se sont pas arrêtés; deux hommes appartenant à la caste sacerdotale et qui ne veulent pas s'attarder, ni surtout risquer de se souiller en touchant un inconnu appartenant peut-être à une autre ethnie, et en salissant leurs mains, leurs vêtements, avec son sang. Le respect des règles de pureté que leur imposent leurs fonctions religieuses l'emporte sur toute autre considération. Ils se croient dans la droiture, ils se veulent irréprochables, il ne leur vient à l'esprit aucun doute, aucun trouble, ils ne soupçonnent même pas que le Dieu qu'ils prétendent servir avec zèle n'est plus le Dieu des vivants, censé pourtant être le leur, mais une idole, un leurre. Un tel dévoiement de pensée et de comportement menace les croyants de toute obédience dès qu'ils accordent plus d'importance aux rites et aux préceptes propres à leur religion, mais vidés de leur sens spirituel, qu'aux personnes en détresse surgissant dans leur étroit champ de vision et qui viennent perturber ce qu'ils estiment être leurs priorités.

 

   Le réalisme mystique ne confond pas l'ordre des priorités, il sait reconnaître les urgences, et leur faire face. Il ne dissocie pas l'éternité et le temps, l'éternité est infusée dans le temps, elle lui est coextensive, notre vie se joue d'aujourd'hui en aujourd'hui, à chaque ici et maintenant. « Il y a dans le christianisme un réalisme infini parce que tout se passe ici maintenant. L’éternité se situe ici maintenant. Ici maintenant Dieu Se rencontre et Se révèle. (3) Tout commence aujourd'hui, on peut toujours commencer», (4) insistait Zundel, comme en écho à Thérèse de Lisieux écrivant dans un poème: « Ma vie n'est qu'un instant, une heure passagère / Ma vie n'est qu'un seul jour qui m'échappe et qui fuit. / Tu le sais, ô mon Dieu ! pour t'aimer sur la terre / Je n'ai rien qu'aujourd'hui !... »

   Le réalisme mystique ne sépare pas le spirituel et le charnel, il prend chaque homme en considération et en souci, indépendamment de ses qualités personnelles et de son identité ethnique, culturelle, sociale. Car chaque personne rencontrée fait partie de notre aujourd'hui, s'y inscrit, y laisse une trace; et si la personne rencontrée, même inconnue, lance un appel au passant que nous sommes - aussi muet, aussi discret soit cet appel, et aussi pressés, requis ailleurs puissions-nous être à ce moment - il nous faut l'entendre, le percevoir, nous arrêter et tâcher d'y répondre, tâcher de se faire le prochain de l'appelant, qui est toujours un interpelant.

    Dans l'inconnu échoué sur le bord du chemin, le Samaritain ne remarque pas un étranger, un quelconque et lointain congénère dont la mésaventure ne le concerne pas, mais d'emblée il voit un autrui, un frère en humanité, un mourant qu'il faut d'urgence reconduire vers la vie. Une urgence qui nécessite de l'effort, de la générosité, de la patience. Et, déclare Zundel, dans ce souffrant anonyme se concentre « la plus immédiate proximité de Dieu. »

 

   Peut-être le Samaritain secourable n'a-t-il pas conscience de cette secrète proximité, comme ces justes, dans l'Evangile selon saint Matthieu (25, 31-46) qui s'étonnent de ce que leur raconte Jésus affirmant qu'ils lui ont donné à manger, à boire, à se vêtir quand il avait faim, et soif, et froid, qu'ils sont venus le soigner quand il était malade, le visiter quand il était prisonnier. « Seigneur, demandent-ils, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir?" Jésus leur répond: « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »  A moi, c'est-à-dire à cet autre et semblable que je suis, à cet autrui tout habité par le Tout-Autre, tout infusé de la sainteté de Dieu - car Dieu est présent en chaque homme, aussi occultée, méconnue, voire niée et bafouée soit souvent cette présence. Dieu ne réside ni dans les confins du ciel, ni sur la terre dans tel temple de pierre et de dorures, sur telle montagne, en tel ou tel lieu déclaré sacré, mais au plus profond de chaque être humain, ainsi que l'assure Jésus à la Samaritaine au puits de Jacob: « L'heure vient - et c'est maintenant - où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l'esprit et la vérité. (...) Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, c'est dans l'esprit et la vérité qu'ils doivent le faire. » (Jn 4, 23-24)

   Maurice Zundel est fréquemment revenu sur cette 'délocalisation' du divin et son 'essaimage' parmi les hommes: « L’au-delà est au-dedans, il n’est pas ‘après’, il n’est pas derrière les nuages ou au-dessus des étoiles, il est ici, maintenant, dans un présent qui demeure. Le royaume de Dieu est ici maintenant, au-dedans de nous.(5) La véritable cathédrale, le véritable sanctuaire de la divinité, c'est chacun de nous» (6) répétait-il. C'est ce qu'avait compris Etty Hillesum, notant dans son Journal tenu en temps de guerre et de désastre: «Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour." (7) Travail incessant.

 

   Dieu est esprit, c'est pourquoi il est souvent rappelé, tant par les prophètes et le psalmiste que par les évangélistes et par l'apôtre Paul, que Dieu ne prend aucun plaisir aux sacrifices sanglants, ne réclame pas d'holocaustes et d'offrandes, mais qu'il veut « Que le droit coule comme de l'eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas» (Amos 5, 24) , et que la seule oblation qui lui convient, "c'est un esprit et un cœur brisés » (Ps 51, 18-19)

    Brisé ici ne signifie pas détruit, la brisure en question consiste plutôt en une brèche s'ouvrant dans notre esprit appelé à sortir de ses limites et de sa suffisance, une fissure et un ébranlement dans nos habitudes mentales, une fêlure et un remuement dans notre cœur trop assoupi. Brisure du moi autarcique, égoïste, passif et puéril, déploiement d'un moi oblatif en tension dynamique et en élan relationnel, d'un moi qui a entendu l'apostrophe lancée par Jésus à la suite des prophètes: « Allez donc apprendre ce que signifie: C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9, 13)

   Le réalisme mystique comprend cette exhortation et la met en pratique: il appréhende le réel avec lucidité, se confronte à ses turbulences, ses opacités et ses rugosités, il assume le tout de l'homme dans un exercice de miséricorde sans cesse renouvelé, et sans cesse ressourcé à la foi qui fonde cette miséricorde, à l'espérance qui l'irrigue, envers et contre tout. Car il est vrai que la présence de Dieu en ce monde, son inhabitation dans l'âme humaine, « ne sautent pas aux yeux », comme le constate Zundel, et qu'il est nécessaire de « changer de regard.» Changer de regard et sur l'homme et sur Dieu.  Sur Dieu, avant tout. « Il faut absolument renverser toutes les perspectives» avertit Zundel qui parle toujours d'un Dieu pauvre, désarmé, dont la seule puissance réside en son amour, mais qui devient toute impuissance dès que cet amour est refusé, rejeté. Et c'est pourquoi Zundel prévient que « ce n'est pas nous, c'est Dieu qu'il faut sauver. Il faut sauver Dieu de nous-mêmes, comme il faut sauver la musique de notre bruit, la vérité de nos fanatismes, et l'amour de notre possession. » (8) Ce souci de sauver Dieu de notre indifférence, de notre oubli, de nos reniements, autant que des caricatures que nous pouvons en faire, se retrouve chez Etty Hillesum qui déclare, devant l'immense effondrement psychique, moral, spirituel qui gagne la plupart des prisonniers du camp de concentration où elle se trouve: « Si Dieu cesse de m'aider, ce sera à moi d'aider Dieu. (...) Je prendrai pour principe 'd'aider Dieu' autant que possible et si j'y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. (...) Si j'aime les gens avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j'essaie de te mettre au jour dans le cœur des autres. » (9)

 

   Nécessité de changer notre regard, donc, d'inverser les perspectives: ainsi de notre conception de la grandeur, si souvent confondue avec la domination, la gloire, l'orgueil, et infectée de violence. La vraie grandeur réside dans l'humilité et la générosité, dans le don de soi.

  Ainsi de notre conception de la liberté, si souvent réduite à une simple suppression de contraintes et d'obligations, et viciée d'égoïsme. La liberté n'est pas une donnée, pas un état fixe, c'est un processus de libération de nous-mêmes qui requiert un travail permanent d'affranchissement de nos servitudes intérieures, de délestage de nos passions.

   Le changement doit aussi passer par une mutation de notre conception de la vie et de notre représentation de la mort, car trop souvent nos vies ne sont que des  « cadavres d'humanité remorqués par les énergies physiques données à la naissance, dit Zundel, qui ajoute que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre. Et c'est précisément cela la vraie mort : celle qui se situe avant la mort, dans cette identification passive avec la biologie. » (10) Et l'on peut mentionner ces autres déterminismes qui nous conditionnent sans que nous en prenions toujours conscience: ceux d'ordre génétique, psychologique, familial, social... Il n'y a pas à s'inquiéter de savoir si nous vivrons après la mort, insiste Zundel, mais bien d'être vivants avant la mort, ce qui nécessite de nous dégager le plus possible de nos nombreux conditionnements, de désencombrer notre moi de sa passivité et de sa possessivité, pour parvenir à être un Je créateur de soi-même, de sa liberté, et ainsi à aider les autres à entrer dans un semblable travail de délivrance, d'élargissement de leur vie. « La seule aventure capable de remplir toute une vie, c’est de se créer soi-même, de créer ou du moins de contribuer à la création des autres… » (11)

   Cette aide à apporter aux autres ne doit jamais être pesante, contraignante ou humiliante, elle a à se manifester en douceur, dans la plus grande discrétion, par l'exemple, tout simplement. Le réalisme mystique souhaite œuvrer à la libération de tous, mais sans jamais forcer le for intérieur des êtres, à l'instar du Christ qui ne contraint personne, il va, il marche, s'arrête le temps d'enseigner, de délester les gens de leurs maux physiques et psychiques, et il leur dit d'aller ensuite leur propre chemin tout en leur désignant l'immensité de l'horizon. Le Christ n'ordonne rien et ne soumet personne, il passe, il témoigne, il ouvre des espaces insoupçonnés, et il repart. « Son humanité, dit Zundel, est le sacrement translucide à travers lequel la divinité qui est en nous comme en Lui se communique. » (12) Mais s'il considère que c'est dans l'humanité du Christ, parce qu'en celui-ci la désappropriation de son 'moi' est totale, la pauvreté et la miséricorde incomparables et indépassables, que se déploie pleinement la révélation divine, Zundel reconnaît que tout être humain, qu'il soit chrétien ou étranger au christianisme, peut devenir une diaphanie de Dieu, c'est-à-dire une manifestation de sa présence, un témoin de sa lumière. "Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père", comme le dit l'évangéliste Jean (14,2). Nul n'a le monopole de la vérité sur Dieu, et toute personne est capax dei. Capable de se faire expression et communication du 'sourire de Dieu'.

   Le thème de la clarté et de la limpidité est central chez Zundel, et il s'articule à ceux de la joie, du silence, du respect et du sourire. Leur alliance produit une diaphanie qui enfante la liberté et la sainteté. « La sainteté, c'est d'être la joie des autres, d'être un espace où la liberté respire », c'est d'être  « silencieusement le sourire de la bonté » et d'apporter aux autres ce sourire créateur, car libérateur, souligne-t-il souvent dans ses écrits. Aux personnes qui venaient se confesser à lui et demander conseil, il recommandait d'être le sourire de Dieu, et de ne donner que la joie. 

   La joie, la lumière vivifiante de la joie qui met en mouvement par de secrets éblouissements, ainsi que l'évoque le poète Jean Grosjean: « Il y a toujours cette luminosité tremblante qui me fait face, qui me tient tête. Elle s'envole au moindre geste mais ne la voilà qu'un peu plus loin. Intouchable et inextinguible. Je ne suis pas seul au monde, il y a ce vis-à-vis.(...) Je me consume comme l'huile d'une lampe dans la chambre de tes visitations. » (13)

   La joie, la liberté de la joie, la joie en partage, la joie spacieuse et dilatante, dont Jean-Louis Chrétien dit qu'il "n'y a rien de plus grave, ni de plus violent que sa déchirure qui nous ouvre." (14) C'est à cela que tend et œuvre le réalisme mystique.

 

   En guise de conclusion qui ne peut que demeurer ouverte, et pour saluer les différents espaces de pensée religieuse qui ont été évoqués, j'aimerais mentionner quatre témoins, parmi beaucoup d'autres, qui ont éprouvé dans leur vie temporelle une intuition profonde de la Vie originelle et éternelle, dans leur finitude le goût de l'infini, et qui ont expérimenté cette déchirure de la joie spacieuse dont ils ont su garder la trace vive jusque dans les pires épreuves qu'ils ont eu à affronter.

  Je commencerai par un récit hassidique rapporté par Martin Buber; on y trouve un écho à ce que dit Zundel à propos de la présence de Dieu qui demeure cachée, si discrète, au plus intime de l'homme, en attente d'être découverte, accueillie, mais qui est si souvent laissée à l'abandon, en souffrance, en déshérence.

 

 

    « Yehiel, le petit-fils de Rabbi Baroukh, jouait un jour à cache-cache avec un autre petit-garçon. Il se trouva une excellente cachette, s'y fourra et attendit que son camarade vienne le découvrir. Mais après une longue attente, il finit par s'en extraire et il ne vit nulle part son camarade. Il s'aperçut alors que celui-ci ne l'avait aucunement cherché et il éclata en sanglots. L'enfant courut, toujours en larmes, vers son grand-père pour se plaindre à grands cris du mauvais camarade qui n'avait pas voulu le chercher quand il était si bien caché! C'est à grand peine que le Tsaddik parvint lui-même à retenir ses larmes. 'C'est exactement aussi ce que dit Dieu, soupira-t-il. 'Je me cache, et personne ne vient me chercher!' » (15)

                                                                                                                                                        

   Nicolas Steinhardt, roumain d'origine juive converti au christianisme et entré dans un monastère orthodoxe, a subi longtemps la persécution du régime communiste et a passé des années en prison dans des conditions d'extrême dureté et d'humiliation. Sa foi, et son sens profond de la "joie spacieuse", se sont aiguisés dans ces épreuves.  Je citerai juste ces quelques phrases prélevées dans son testament spirituel, intitulé Journal de la félicité:

 

 

« La liberté est par-dessus tout un acte de foi (risqué et sans preuve) donc un pari. (...) La foi, c'est avoir confiance dans le Seigneur malgré la méchanceté du monde, nonobstant l'injustice, en dépit de la bassesse, bien qu'on ne reçoive de partout que des signaux négatifs. (....) La foi nous procure de la joie parce qu'elle nous met brusquement en accord avec ce qui est réel. (...) La preuve irréfutable que l'on est proche de Jésus, le critère décisif, c'est la joie. Seul l'état de félicité prouve qu'on appartient au Seigneur (...) L'ascète hargneux n'est pas un ascète authentique. (...) Le chrétien est libre, donc heureux.  (16)                                                               

 

 

 Dietrich Bonhoeffer, pasteur et théologien luthérien qui a payé de sa vie sa résistance au nazisme, a, comme Zundel, toujours insisté sur l'importance de l'aujourd'hui de la foi, de l'enracinement de l'homme sur la terre, dans l'histoire, parmi la multitude des autres en toute fraternité. "Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. / Dieu n'est pas seulement dans le fondamental, mais aussi dans le quotidien." a-t-il souvent souligné. Et dans une des lettres qu'il a écrites durant sa détention avant d'être exécuté sur ordre de Hitler, il déclare:

 

 

"La christianisme est de ce monde. Le chrétien n'est pas un homo religiosus mais tout simplement un homme, comme Jésus était un homme (...) Le chrétien est terrestre, non pas de manière plate et banale (...) mais il est discipliné, et la connaissance de la mort et de la résurrection est toujours présente en lui. (...) Je continue à apprendre que c'est en vivant pleinement la vie terrestre qu'on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu'un - un saint ou un homme d'Eglise, un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant - afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès... - et c'est cela que j'appelle vivre dans le monde - alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani; telle est la foi; c'est ainsi qu'on devient un homme. (17)

                                                                            

   Tierno Bokar, né en 1875 et mort en 1939, fut un mystique soufi de la confrérie Tidjaniyya fondée au 18ème siècle, qui vécut au Mali, en pays Dogon. C'est grâce à l'écrivain Amadou Hampaté Bâ, qui fut son disciple, que l'on connaît l'enseignement de cette haute figure de l'Islam en Afrique noire, mais à dimension universelle tant étaient amples sa foi et son humilité, son ouverture d'esprit et sa bienveillance à l'égard de tous, sans discrimination raciale, ethnique, religieuse; bienveillance qu'il étendait aussi aux animaux. Le naturaliste et explorateur Théodore Monod, qui lui vouait une grande admiration, l'a qualifié de "saint François d'Assise soudanais." 

   Les brefs extraits ici choisis mettent en relief le souci de tolérance et de fraternité de ce maître spirituel qui voyait en toute personne, qu'elle soit bonne ou mauvaise, "le dépositaire d'une parcelle de lumière", et dans la diversité des religions: "une symphonie de louanges à l'adresse d'un Dieu qui ne saurait être que l'Unique."    

 

 

« Dans son essence, la Foi est une, quelle que soit la religion qui l'exprime. (...)              

   En Dieu, frères de toutes les religions, abaissons les frontières qui nous séparent. A bas toutes les créations artificielles qui opposent les humains les uns aux autres! (...) La Religion, celle que veut Jésus et qu'aime Mahomet, est celle qui, comme l'air pur, est en contact permanent avec le soleil de la Vérité et de la Justice, dans l'amour du Bien et de la Charité pour tous. (...)

  De tout mon cœur je souhaite la venue de l'ère de réconciliation entre toutes les confessions de la terre, l'ère où ces confessions unies s'appuieront les unes sur les autres pour former une voûte morale et spirituelle, où elles reposeront en Dieu par 3 points d'appui: amour, charité, fraternité.

   Il n'y a qu'un seul Dieu. De même il ne peut y avoir qu'une Voie pour mener à Lui, une Religion dont les diverses manifestations temporelles sont comparables aux branches déployées d'un arbre unique. Cette religion ne peut s'appeler que Vérité. Ses dogmes ne peuvent être que 3: Amour, Charité, Fraternité.

    Cette réconciliation, préparée et tant attendue, que ne l'appellerait-on: Alliage véridique? En vérité, une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la terre pourrait se révéler plus conforme à l'Unité de Dieu, à l'unité de l'esprit humain, et à celle de la Création tout entière. » (18)

 

 

                                                                       *

 

 

Notes

 

1/ M. Zundel - Morale et mystique, éd. Anne Sigier, 1999. p.102

2/ M. Zundel -  Le problème que nous sommes, éd. du Jubilé, 2000. textes choisis et prés. par Paul Debains. p. 252

3/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, éd. Le Sarment-Fayard1996, choix de textes par P. Debains. p. 281

4/ M. Zundel - Vivre Dieu, éd. Presses de la renaissance, 2007. p. 258

5/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p. 111

6/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p. 101

7/ E. Hillesum - Une vie bouleversée - Journal 1941-1943, éd. du Seuil, 1985; trad. Ph. Noble. p. 58

8/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p.111

9/ E. Hillesum, op. cit. pp. 160 & 161; p.188

10/ M. Zundel - A l’écoute du silence, éd. Téqui, 1979. p. 57  

11/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p.244

12/ ibid. p. 141

13/J. Grosjean - Si peu, éd. Bayard, 2001. pp. 9 & 32

14/ J.-L. Chrétien - La joie spacieuse - essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007. p.31

15/ M. Buber - Les récits hassidiques, éd. du Rocher 19  trad. A. Guerne, 1984.  p.157/158 16/ N. Steinhardt - Journal de la félicité, éd. Arcantère/ éd. Unesco, 1995. trad. M. Le Nir.  pp. p. 93/ p.154/ p. 36/ p.464                                                                                                          17/ D. Bonhoeffer - Résistance et soumission, éd. Labor et Fides, 1973. trad. L. Jeanneret. p.371/372                                                                                                                                  18/ Amadou Hampaté Bâ - Vie et enseignement de Tierno Bokar, éd. du Seuil, 1980-pp. 155/158/159/187

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Maurice ZUNDEL               Un réalisme mystique

 

 

   Les interventions qui se sont déroulées au cours de ces 3 journées nous ont permis de mieux approcher plusieurs courants mystiques issus des 3 monothéismes, et de saisir ce qui les unit par-delà leurs différences, ce qui en constitue le cœur pensant, l'esprit -  un même tourment, un même désir, une même passion. Tourment devant l'incomplétude humaine et ses égarements dans ce monde toujours en manque de justice et de concorde, désir de voir s'établir la paix et la fraternité entre les hommes, et passion illuminative pour Dieu dont ces mystiques ont eu une expérience existentielle, chacun selon sa sensibilité propre librement déployée dans l'espace de la religion dans laquelle il s'inscrit. 

   Diversité des cheminements, mais une semblable tension vers un même horizon et un unique but: s'unir à Dieu,  c'est-à-dire à la Vie dans toute sa plénitude, sa profusion, sa 'joie spacieuse', pour citer le beau titre d'un livre du philosophe Jean-Louis Chrétien; une joie où l'être entier de l'homme s'ouvre à la grâce, s'exhausse et se dilate dans la lumière - s'y diaphanise, pour reprendre cette fois un terme employé par Maurice Zundel, ce prêtre et théologien catholique suisse du siècle dernier, qui fut de son vivant souvent incompris, et longtemps relégué aux marges de l'institution ecclésiale, alors même que le pape Paul VI l'avait qualifié de 'génie mystique'.

   En m'appuyant sur l'œuvre de Maurice Zundel, je voudrais à présent insister sur le double ancrage de la mystique, à la fois en Dieu et en l'homme, ciel et terre, éternité et temporalité. L'un ne va pas sans l'autre. L'homme s'enracine dans la terre, son nom dérive du mot humus, la matière organique du sol où ne cesse de fermenter et se renouveler la vie. Le mot humilité provient pareillement de humus. Une doctrine mystique qui prétendrait s'affranchir de tout lien à la terre et ne professerait que mépris et rejet du corps, commettrait une grave aberration de jugement et glisserait dans l'imposture; ce ne serait, tout simplement, plus une mystique. « Il n'est pas question de s'évader dans un ciel imaginaire pour y mener une vie dévote qui assure à la fois le 'bonheur de l'éternité' et la jouissance tranquille d'un confort terrestre, prévenait Zundel qui, se fondant sur la parabole évangélique du Bon Samaritain, rappelait que  notre éternité se joue dans le gisant inconnu, laissé pour mort le long de la route et qui constitue le prochain où se concentre, ici et maintenant, la plus immédiate proximité de Dieu. Mais cela ne saute pas aux yeux: pour le reconnaître, il faut changer de regard. » (1)

 

   Il convient de s'arrêter sur plusieurs mots et expressions de cette phrase pour essayer de pénétrer dans la pensée de Maurice Zundel, et de réfléchir sur son anthropologie théologique qui conçoit l'homme comme un être en devenir car inachevé, riche de multiples possibles, à commencer par celui de se dépasser lui-même en se désappropriant de son fond passionnel, pulsionnel et infantile pour entrer dans un jeu continuel de relations et d'échanges avec autrui et avec Dieu. Car, dit Zundel, « c’est la même chose de rencontrer l’homme ou de rencontrer Dieu.» (2)

   L'homme ne peut accéder à sa pleine humanité et à une véritable liberté que par et dans une radicale excentration de son moi, une expropriation de soi dans l'ouverture à toute altérité, dans l'accueil du prochain, aussi étranger puisse-t-il être, voire dérangeant, comme le voyageur de l'Evangile de Luc (10,30) que des brigands ont laissé pour mort sur le bord d'un chemin après l'avoir brutalisé et dépouillé de ses biens. Ce "gisant inconnu" est une figure extrême de ce qu'est l'autre - celui qui n'est pas moi, et qui dans sa vulnérabilité, son malheur, m'arrache au seul souci de moi, me convoque hors de mon ego, et, dans ce risque qu'il me fait prendre, me révèle à moi-même: non plus un être égocentré replié dans l'illusion d'une autosuffisance, mais un être interdépendant, relationnel et interactif.

    La parabole du "bon Samaritain" est racontée par Jésus en réponse à une question que lui a posée un légiste: «Qui est mon prochain? » Celui-ci n'est pas seulement l'homme détroussé et roué de coups qui gît sur le sol, il est tout autant le Samaritain qui exerce la miséricorde envers lui; c'est cet homme secourable que Jésus désigne comme figure par excellence du prochain, du juste, et qu'il donne en exemple à suivre. Deux autres passants ont vu le blessé, mais ils ne se sont pas arrêtés; deux hommes appartenant à la caste sacerdotale et qui ne veulent pas s'attarder, ni surtout risquer de se souiller en touchant un inconnu appartenant peut-être à une autre ethnie, et en salissant leurs mains, leurs vêtements, avec son sang. Le respect des règles de pureté que leur imposent leurs fonctions religieuses l'emporte sur toute autre considération. Ils se croient dans la droiture, ils se veulent irréprochables, il ne leur vient à l'esprit aucun doute, aucun trouble, ils ne soupçonnent même pas que le Dieu qu'ils prétendent servir avec zèle n'est plus le Dieu des vivants, censé pourtant être le leur, mais une idole, un leurre. Un tel dévoiement de pensée et de comportement menace les croyants de toute obédience dès qu'ils accordent plus d'importance aux rites et aux préceptes propres à leur religion, mais vidés de leur sens spirituel, qu'aux personnes en détresse surgissant dans leur étroit champ de vision et qui viennent perturber ce qu'ils estiment être leurs priorités.

 

   Le réalisme mystique ne confond pas l'ordre des priorités, il sait reconnaître les urgences, et leur faire face. Il ne dissocie pas l'éternité et le temps, l'éternité est infusée dans le temps, elle lui est coextensive, notre vie se joue d'aujourd'hui en aujourd'hui, à chaque ici et maintenant. « Il y a dans le christianisme un réalisme infini parce que tout se passe ici maintenant. L’éternité se situe ici maintenant. Ici maintenant Dieu Se rencontre et Se révèle. (3) Tout commence aujourd'hui, on peut toujours commencer», (4) insistait Zundel, comme en écho à Thérèse de Lisieux écrivant dans un poème: « Ma vie n'est qu'un instant, une heure passagère / Ma vie n'est qu'un seul jour qui m'échappe et qui fuit. / Tu le sais, ô mon Dieu ! pour t'aimer sur la terre / Je n'ai rien qu'aujourd'hui !... »

   Le réalisme mystique ne sépare pas le spirituel et le charnel, il prend chaque homme en considération et en souci, indépendamment de ses qualités personnelles et de son identité ethnique, culturelle, sociale. Car chaque personne rencontrée fait partie de notre aujourd'hui, s'y inscrit, y laisse une trace; et si la personne rencontrée, même inconnue, lance un appel au passant que nous sommes - aussi muet, aussi discret soit cet appel, et aussi pressés, requis ailleurs puissions-nous être à ce moment - il nous faut l'entendre, le percevoir, nous arrêter et tâcher d'y répondre, tâcher de se faire le prochain de l'appelant, qui est toujours un interpelant.

    Dans l'inconnu échoué sur le bord du chemin, le Samaritain ne remarque pas un étranger, un quelconque et lointain congénère dont la mésaventure ne le concerne pas, mais d'emblée il voit un autrui, un frère en humanité, un mourant qu'il faut d'urgence reconduire vers la vie. Une urgence qui nécessite de l'effort, de la générosité, de la patience. Et, déclare Zundel, dans ce souffrant anonyme se concentre « la plus immédiate proximité de Dieu. »

 

   Peut-être le Samaritain secourable n'a-t-il pas conscience de cette secrète proximité, comme ces justes, dans l'Evangile selon saint Matthieu (25, 31-46) qui s'étonnent de ce que leur raconte Jésus affirmant qu'ils lui ont donné à manger, à boire, à se vêtir quand il avait faim, et soif, et froid, qu'ils sont venus le soigner quand il était malade, le visiter quand il était prisonnier. « Seigneur, demandent-ils, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir?" Jésus leur répond: « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »  A moi, c'est-à-dire à cet autre et semblable que je suis, à cet autrui tout habité par le Tout-Autre, tout infusé de la sainteté de Dieu - car Dieu est présent en chaque homme, aussi occultée, méconnue, voire niée et bafouée soit souvent cette présence. Dieu ne réside ni dans les confins du ciel, ni sur la terre dans tel temple de pierre et de dorures, sur telle montagne, en tel ou tel lieu déclaré sacré, mais au plus profond de chaque être humain, ainsi que l'assure Jésus à la Samaritaine au puits de Jacob: « L'heure vient - et c'est maintenant - où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l'esprit et la vérité. (...) Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, c'est dans l'esprit et la vérité qu'ils doivent le faire. » (Jn 4, 23-24)

   Maurice Zundel est fréquemment revenu sur cette 'délocalisation' du divin et son 'essaimage' parmi les hommes: « L’au-delà est au-dedans, il n’est pas ‘après’, il n’est pas derrière les nuages ou au-dessus des étoiles, il est ici, maintenant, dans un présent qui demeure. Le royaume de Dieu est ici maintenant, au-dedans de nous.(5) La véritable cathédrale, le véritable sanctuaire de la divinité, c'est chacun de nous» (6) répétait-il. C'est ce qu'avait compris Etty Hillesum, notant dans son Journal tenu en temps de guerre et de désastre: «Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour." (7) Travail incessant.

 

   Dieu est esprit, c'est pourquoi il est souvent rappelé, tant par les prophètes et le psalmiste que par les évangélistes et par l'apôtre Paul, que Dieu ne prend aucun plaisir aux sacrifices sanglants, ne réclame pas d'holocaustes et d'offrandes, mais qu'il veut « Que le droit coule comme de l'eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas» (Amos 5, 24) , et que la seule oblation qui lui convient, "c'est un esprit et un cœur brisés » (Ps 51, 18-19)

    Brisé ici ne signifie pas détruit, la brisure en question consiste plutôt en une brèche s'ouvrant dans notre esprit appelé à sortir de ses limites et de sa suffisance, une fissure et un ébranlement dans nos habitudes mentales, une fêlure et un remuement dans notre cœur trop assoupi. Brisure du moi autarcique, égoïste, passif et puéril, déploiement d'un moi oblatif en tension dynamique et en élan relationnel, d'un moi qui a entendu l'apostrophe lancée par Jésus à la suite des prophètes: « Allez donc apprendre ce que signifie: C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9, 13)

   Le réalisme mystique comprend cette exhortation et la met en pratique: il appréhende le réel avec lucidité, se confronte à ses turbulences, ses opacités et ses rugosités, il assume le tout de l'homme dans un exercice de miséricorde sans cesse renouvelé, et sans cesse ressourcé à la foi qui fonde cette miséricorde, à l'espérance qui l'irrigue, envers et contre tout. Car il est vrai que la présence de Dieu en ce monde, son inhabitation dans l'âme humaine, « ne sautent pas aux yeux », comme le constate Zundel, et qu'il est nécessaire de « changer de regard.» Changer de regard et sur l'homme et sur Dieu.  Sur Dieu, avant tout. « Il faut absolument renverser toutes les perspectives» avertit Zundel qui parle toujours d'un Dieu pauvre, désarmé, dont la seule puissance réside en son amour, mais qui devient toute impuissance dès que cet amour est refusé, rejeté. Et c'est pourquoi Zundel prévient que « ce n'est pas nous, c'est Dieu qu'il faut sauver. Il faut sauver Dieu de nous-mêmes, comme il faut sauver la musique de notre bruit, la vérité de nos fanatismes, et l'amour de notre possession. » (8) Ce souci de sauver Dieu de notre indifférence, de notre oubli, de nos reniements, autant que des caricatures que nous pouvons en faire, se retrouve chez Etty Hillesum qui déclare, devant l'immense effondrement psychique, moral, spirituel qui gagne la plupart des prisonniers du camp de concentration où elle se trouve: « Si Dieu cesse de m'aider, ce sera à moi d'aider Dieu. (...) Je prendrai pour principe 'd'aider Dieu' autant que possible et si j'y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. (...) Si j'aime les gens avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j'essaie de te mettre au jour dans le cœur des autres. » (9)

 

   Nécessité de changer notre regard, donc, d'inverser les perspectives: ainsi de notre conception de la grandeur, si souvent confondue avec la domination, la gloire, l'orgueil, et infectée de violence. La vraie grandeur réside dans l'humilité et la générosité, dans le don de soi.

  Ainsi de notre conception de la liberté, si souvent réduite à une simple suppression de contraintes et d'obligations, et viciée d'égoïsme. La liberté n'est pas une donnée, pas un état fixe, c'est un processus de libération de nous-mêmes qui requiert un travail permanent d'affranchissement de nos servitudes intérieures, de délestage de nos passions.

   Le changement doit aussi passer par une mutation de notre conception de la vie et de notre représentation de la mort, car trop souvent nos vies ne sont que des  « cadavres d'humanité remorqués par les énergies physiques données à la naissance, dit Zundel, qui ajoute que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre. Et c'est précisément cela la vraie mort : celle qui se situe avant la mort, dans cette identification passive avec la biologie. » (10) Et l'on peut mentionner ces autres déterminismes qui nous conditionnent sans que nous en prenions toujours conscience: ceux d'ordre génétique, psychologique, familial, social... Il n'y a pas à s'inquiéter de savoir si nous vivrons après la mort, insiste Zundel, mais bien d'être vivants avant la mort, ce qui nécessite de nous dégager le plus possible de nos nombreux conditionnements, de désencombrer notre moi de sa passivité et de sa possessivité, pour parvenir à être un Je créateur de soi-même, de sa liberté, et ainsi à aider les autres à entrer dans un semblable travail de délivrance, d'élargissement de leur vie. « La seule aventure capable de remplir toute une vie, c’est de se créer soi-même, de créer ou du moins de contribuer à la création des autres… » (11)

   Cette aide à apporter aux autres ne doit jamais être pesante, contraignante ou humiliante, elle a à se manifester en douceur, dans la plus grande discrétion, par l'exemple, tout simplement. Le réalisme mystique souhaite œuvrer à la libération de tous, mais sans jamais forcer le for intérieur des êtres, à l'instar du Christ qui ne contraint personne, il va, il marche, s'arrête le temps d'enseigner, de délester les gens de leurs maux physiques et psychiques, et il leur dit d'aller ensuite leur propre chemin tout en leur désignant l'immensité de l'horizon. Le Christ n'ordonne rien et ne soumet personne, il passe, il témoigne, il ouvre des espaces insoupçonnés, et il repart. « Son humanité, dit Zundel, est le sacrement translucide à travers lequel la divinité qui est en nous comme en Lui se communique. » (12) Mais s'il considère que c'est dans l'humanité du Christ, parce qu'en celui-ci la désappropriation de son 'moi' est totale, la pauvreté et la miséricorde incomparables et indépassables, que se déploie pleinement la révélation divine, Zundel reconnaît que tout être humain, qu'il soit chrétien ou étranger au christianisme, peut devenir une diaphanie de Dieu, c'est-à-dire une manifestation de sa présence, un témoin de sa lumière. "Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père", comme le dit l'évangéliste Jean (14,2). Nul n'a le monopole de la vérité sur Dieu, et toute personne est capax dei. Capable de se faire expression et communication du 'sourire de Dieu'.

   Le thème de la clarté et de la limpidité est central chez Zundel, et il s'articule à ceux de la joie, du silence, du respect et du sourire. Leur alliance produit une diaphanie qui enfante la liberté et la sainteté. « La sainteté, c'est d'être la joie des autres, d'être un espace où la liberté respire », c'est d'être  « silencieusement le sourire de la bonté » et d'apporter aux autres ce sourire créateur, car libérateur, souligne-t-il souvent dans ses écrits. Aux personnes qui venaient se confesser à lui et demander conseil, il recommandait d'être le sourire de Dieu, et de ne donner que la joie. 

   La joie, la lumière vivifiante de la joie qui met en mouvement par de secrets éblouissements, ainsi que l'évoque le poète Jean Grosjean: « Il y a toujours cette luminosité tremblante qui me fait face, qui me tient tête. Elle s'envole au moindre geste mais ne la voilà qu'un peu plus loin. Intouchable et inextinguible. Je ne suis pas seul au monde, il y a ce vis-à-vis.(...) Je me consume comme l'huile d'une lampe dans la chambre de tes visitations. » (13)

   La joie, la liberté de la joie, la joie en partage, la joie spacieuse et dilatante, dont Jean-Louis Chrétien dit qu'il "n'y a rien de plus grave, ni de plus violent que sa déchirure qui nous ouvre." (14) C'est à cela que tend et œuvre le réalisme mystique.

 

   En guise de conclusion qui ne peut que demeurer ouverte, et pour saluer les différents espaces de pensée religieuse qui ont été évoqués, j'aimerais mentionner quatre témoins, parmi beaucoup d'autres, qui ont éprouvé dans leur vie temporelle une intuition profonde de la Vie originelle et éternelle, dans leur finitude le goût de l'infini, et qui ont expérimenté cette déchirure de la joie spacieuse dont ils ont su garder la trace vive jusque dans les pires épreuves qu'ils ont eu à affronter.

  Je commencerai par un récit hassidique rapporté par Martin Buber; on y trouve un écho à ce que dit Zundel à propos de la présence de Dieu qui demeure cachée, si discrète, au plus intime de l'homme, en attente d'être découverte, accueillie, mais qui est si souvent laissée à l'abandon, en souffrance, en déshérence.

 

 

    « Yehiel, le petit-fils de Rabbi Baroukh, jouait un jour à cache-cache avec un autre petit-garçon. Il se trouva une excellente cachette, s'y fourra et attendit que son camarade vienne le découvrir. Mais après une longue attente, il finit par s'en extraire et il ne vit nulle part son camarade. Il s'aperçut alors que celui-ci ne l'avait aucunement cherché et il éclata en sanglots. L'enfant courut, toujours en larmes, vers son grand-père pour se plaindre à grands cris du mauvais camarade qui n'avait pas voulu le chercher quand il était si bien caché! C'est à grand peine que le Tsaddik parvint lui-même à retenir ses larmes. 'C'est exactement aussi ce que dit Dieu, soupira-t-il. 'Je me cache, et personne ne vient me chercher!' » (15)

                                                                                                                                                        

   Nicolas Steinhardt, roumain d'origine juive converti au christianisme et entré dans un monastère orthodoxe, a subi longtemps la persécution du régime communiste et a passé des années en prison dans des conditions d'extrême dureté et d'humiliation. Sa foi, et son sens profond de la "joie spacieuse", se sont aiguisés dans ces épreuves.  Je citerai juste ces quelques phrases prélevées dans son testament spirituel, intitulé Journal de la félicité:

 

 

« La liberté est par-dessus tout un acte de foi (risqué et sans preuve) donc un pari. (...) La foi, c'est avoir confiance dans le Seigneur malgré la méchanceté du monde, nonobstant l'injustice, en dépit de la bassesse, bien qu'on ne reçoive de partout que des signaux négatifs. (....) La foi nous procure de la joie parce qu'elle nous met brusquement en accord avec ce qui est réel. (...) La preuve irréfutable que l'on est proche de Jésus, le critère décisif, c'est la joie. Seul l'état de félicité prouve qu'on appartient au Seigneur (...) L'ascète hargneux n'est pas un ascète authentique. (...) Le chrétien est libre, donc heureux.  (16)                                                               

 

 

 Dietrich Bonhoeffer, pasteur et théologien luthérien qui a payé de sa vie sa résistance au nazisme, a, comme Zundel, toujours insisté sur l'importance de l'aujourd'hui de la foi, de l'enracinement de l'homme sur la terre, dans l'histoire, parmi la multitude des autres en toute fraternité. "Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. / Dieu n'est pas seulement dans le fondamental, mais aussi dans le quotidien." a-t-il souvent souligné. Et dans une des lettres qu'il a écrites durant sa détention avant d'être exécuté sur ordre de Hitler, il déclare:

 

 

"La christianisme est de ce monde. Le chrétien n'est pas un homo religiosus mais tout simplement un homme, comme Jésus était un homme (...) Le chrétien est terrestre, non pas de manière plate et banale (...) mais il est discipliné, et la connaissance de la mort et de la résurrection est toujours présente en lui. (...) Je continue à apprendre que c'est en vivant pleinement la vie terrestre qu'on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu'un - un saint ou un homme d'Eglise, un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant - afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès... - et c'est cela que j'appelle vivre dans le monde - alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani; telle est la foi; c'est ainsi qu'on devient un homme. (17)

                                                                            

   Tierno Bokar, né en 1875 et mort en 1939, fut un mystique soufi de la confrérie Tidjaniyya fondée au 18ème siècle, qui vécut au Mali, en pays Dogon. C'est grâce à l'écrivain Amadou Hampaté Bâ, qui fut son disciple, que l'on connaît l'enseignement de cette haute figure de l'Islam en Afrique noire, mais à dimension universelle tant étaient amples sa foi et son humilité, son ouverture d'esprit et sa bienveillance à l'égard de tous, sans discrimination raciale, ethnique, religieuse; bienveillance qu'il étendait aussi aux animaux. Le naturaliste et explorateur Théodore Monod, qui lui vouait une grande admiration, l'a qualifié de "saint François d'Assise soudanais." 

   Les brefs extraits ici choisis mettent en relief le souci de tolérance et de fraternité de ce maître spirituel qui voyait en toute personne, qu'elle soit bonne ou mauvaise, "le dépositaire d'une parcelle de lumière", et dans la diversité des religions: "une symphonie de louanges à l'adresse d'un Dieu qui ne saurait être que l'Unique."    

 

 

« Dans son essence, la Foi est une, quelle que soit la religion qui l'exprime. (...)              

   En Dieu, frères de toutes les religions, abaissons les frontières qui nous séparent. A bas toutes les créations artificielles qui opposent les humains les uns aux autres! (...) La Religion, celle que veut Jésus et qu'aime Mahomet, est celle qui, comme l'air pur, est en contact permanent avec le soleil de la Vérité et de la Justice, dans l'amour du Bien et de la Charité pour tous. (...)

  De tout mon cœur je souhaite la venue de l'ère de réconciliation entre toutes les confessions de la terre, l'ère où ces confessions unies s'appuieront les unes sur les autres pour former une voûte morale et spirituelle, où elles reposeront en Dieu par 3 points d'appui: amour, charité, fraternité.

   Il n'y a qu'un seul Dieu. De même il ne peut y avoir qu'une Voie pour mener à Lui, une Religion dont les diverses manifestations temporelles sont comparables aux branches déployées d'un arbre unique. Cette religion ne peut s'appeler que Vérité. Ses dogmes ne peuvent être que 3: Amour, Charité, Fraternité.

    Cette réconciliation, préparée et tant attendue, que ne l'appellerait-on: Alliage véridique? En vérité, une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la terre pourrait se révéler plus conforme à l'Unité de Dieu, à l'unité de l'esprit humain, et à celle de la Création tout entière. » (18)

 

 

                                                                       *

 

 

Notes

 

1/ M. Zundel - Morale et mystique, éd. Anne Sigier, 1999. p.102

2/ M. Zundel -  Le problème que nous sommes, éd. du Jubilé, 2000. textes choisis et prés. par Paul Debains. p. 252

3/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, éd. Le Sarment-Fayard1996, choix de textes par P. Debains. p. 281

4/ M. Zundel - Vivre Dieu, éd. Presses de la renaissance, 2007. p. 258

5/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p. 111

6/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p. 101

7/ E. Hillesum - Une vie bouleversée - Journal 1941-1943, éd. du Seuil, 1985; trad. Ph. Noble. p. 58

8/ M. Zundel - Un autre regard sur l’homme, op. cit. p.111

9/ E. Hillesum, op. cit. pp. 160 & 161; p.188

10/ M. Zundel - A l’écoute du silence, éd. Téqui, 1979. p. 57  

11/ M. Zundel - Le problème que nous sommes, op. cit. p.244

12/ ibid. p. 141

13/J. Grosjean - Si peu, éd. Bayard, 2001. pp. 9 & 32

14/ J.-L. Chrétien - La joie spacieuse - essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007. p.31

15/ M. Buber - Les récits hassidiques, éd. du Rocher 19  trad. A. Guerne, 1984.  p.157/158 16/ N. Steinhardt - Journal de la félicité, éd. Arcantère/ éd. Unesco, 1995. trad. M. Le Nir.  pp. p. 93/ p.154/ p. 36/ p.464                                                                                                          17/ D. Bonhoeffer - Résistance et soumission, éd. Labor et Fides, 1973. trad. L. Jeanneret. p.371/372                                                                                                                                  18/ Amadou Hampaté Bâ - Vie et enseignement de Tierno Bokar, éd. du Seuil, 1980-pp. 155/158/159/187

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